Bilan de 2016

Je me suis amusée à compter ce que j’ai écrit cette année : 311 pages (A4), ce qui fait 111 783 mots. Bon, plus ou moins, puisque je n’ai pas épluché tous les fichiers présents sur mon ordinateur. Mais c’est quand même pas mal, hein ? 😉
Je ne l’ai pas fait les années précédentes donc impossible de comparer, mais je pense avoir un peu plus écrit en 2015.
Ceci dit, je ne compte pas les nombreuses corrections et relectures, notamment celles des Somnambules et de La Croisée des Âmes.
Donc, en conclusion, je peux dire que j’ai fait du bon boulot !

Cette année a aussi et surtout été celle des voyages… Là je n’ai pas compté les kilomètres parcourus, mais je suppose que ça ferait une belle somme en regroupant Las Vegas, Los Angeles, Rome, Venise, ainsi que mes escapades à Paris ou en Normandie ! Je vous laisse quelques photos ci-dessous… 

J’espère que 2017 sera aussi riche de voyages (sachant qu’il y en a déjà un programmé en février) et surtout d’écriture (les idées sont là et ne manquent pas)… J’espère aussi que vous serez toujours au rendez-vous !

Merci à tous de me lire ❤

Passé présent & présent passé

On me dit que je vis dans le passé.
Parfois, je le sais, je n’existe qu’à travers des souvenirs et des émotions ou des sensations qui s’y rattachent. Un parfum dans l’air, comme un autre soir de printemps… Une ambiance, feutrée, intense, douce, électrique ; chacune me ramène en d’autres instants… Un air entêtant, une chanson entendue par bribes lors d’un concert ou en attendant quelqu’un… Un goût dans la bouche, sucre ou sel d’une gourmandise dégustée un certain jour qu’on ne voudrait pas oublier… Une photographie figée sur quelques secondes précieuses, un sourire aujourd’hui fané, un merveilleux moment si vite échappé… Tant de détails infimes mais criants de vérité, qui nous rappellent toujours le passé… tant de détails qui nous empêchent d’oublier.
Mais parfois, ne vaudrait-il pas mieux oublier ? Au moins, on n’aurait plus peur de regarder devant soi pour avancer, en laissant le reste derrière. Au moins, on ne serait pas constamment pressés par des courants contraires, les pieds dans le présent, la tête dans le passé et le cœur en pointillés… Au moins, on ne pourrait jamais se lasser de rien, tout serait beau et inédit, une perpétuelle découverte.
On dit qu’il faut vivre l’instant présent, le savourer parce qu’il pourrait être le dernier. Pourtant, l’instant présent s’échappe aussi vite qu’un courant d’air et, le temps d’une respiration, il fait déjà partie du passé. Alors on se retrouve à se remémorer un instant présent déjà révolu, et ce souvenir nous hante même si on ne s’en rend pas toujours compte, parce qu’il reste au fond de nous et qu’il empêche momentanément d’autres de prendre sa place…
Ce qui est certain, c’est que le passé nous rassure : bons ou mauvais souvenirs, on sait qu’ils sont déjà derrière nous, qu’on est heureux d’avoir vécu certains et qu’on n’a plus à craindre d’autres… Ils nous construisent, nous guident, nous font sourire, pleurer, nous empêchent de refaire les mêmes erreurs ou de repartir dans les mêmes directions…
Mais en comparaison, le présent et l’avenir n’en sont que plus obscurs, téméraires, incertains… Qui sait ce qui pourrait se passer juste là, ou bien dans quelques heures, quelques jours ? Le passé a cela de réconfortant qu’on ne peut pas le réécrire, tandis que pour le présent et l’avenir, tout reste encore à faire : des dizaines, des centaines, voire même des milliers de pages à remplir de sentiments, d’expériences, d’émotions, de sourires, de larmes, de douleurs, de battements de cœur…
C’est souvent plus réconfortant de s’enfermer dans un cocon de souvenirs… Jusqu’à ce que vienne ce moment où les couleurs d’un été semblent moins vives que celles du passé, comme si le quotidien les recouvrait d’un voile gris. Il arrive ce moment où tout semblait plus beau, plus grand, plus fort, avant ; juste parce qu’on a oublié de revenir à la réalité, parce qu’on a oublié d’oublier…
Pourtant, je n’ai pas envie d’oublier mes souvenirs, je fais même tout ce qui est possible pour en garder des preuves, des objets, des petits rien qui deviennent beaucoup, témoignages d’instants précieux déjà si lointains… Mais pendant que je fais tout pour me rappeler, le temps continue de filer, et je le perds en essayant de le rattraper…
J’essaie tous les jours de profiter de l’instant présent, et je finis toujours par le ranger aux côtés des moments passés. J’ai déjà tenté d’envisager l’avenir, mais rien ne s’est jamais passé comme je l’avais imaginé. Alors je me raccroche désespérément à tous ces morceaux de vie conservés dans ma mémoire, pour embellir mon présent et avoir moins peur de l’avenir…
Je sais qu’un jour, ils seront trop nombreux pour que je puisse tous me les rappeler et qu’il faudra que j’en oublie ; j’espère ne pas avoir à les choisir, je préfère qu’ils s’effacent d’eux-mêmes sans prévenir. Puis viendra un autre jour, quand j’aurai épuisé tous les instants présents et que j’aurai déjà vécu l’avenir, je deviendrai une fille du passé et j’espère qu’il restera de moi, assez de souvenirs pour qu’on ne m’oublie pas trop vite…

Marcheuse solitaire

© OPHÉLIE PEMMARTY – TOUS DROITS RÉSERVÉS

L’Inconnu

C’est l’hiver. Un matin. Le soleil brille assez pour avoir dissipé les lambeaux de brume qui s’accrochaient encore, çà et là, avec une langueur frémissante.
Le train ralentit. Il traverse la ville lentement éveillée et s’arrête en gare avec quelques soubresauts. Son ronronnement faiblit mais ne s’éteint pas.
Le train va bientôt repartir. Il reprendra sa longue course, avalera la distance sans jamais faiblir ni abandonner. Inéluctable. Il longera des routes et des champs, contournera des forêts, passera sous des montagnes et traversera d’autres villes encore… L’éternel voyageur.
Tandis qu’il attend sereinement son prochain départ, quelques passagers descendent des wagons. En clignant des yeux, comme s’ils se réveillaient d’un long sommeil.
Ils font quelques pas alentour. Les plus habitués se dirigent directement vers la sortie, d’autres hésitent un peu. Désorientés.
L’air est froid et piquant. Mais tout de même pas assez pour se sentir transi.
Parmi les quelques passagers se trouve un jeune homme. D’une trentaine d’années, peut-être moins. Des cheveux blonds en bataille et des yeux couleur chocolat.
Il regarde tout autour de lui, comme dans l’attente d’un signe. Qui ne vient apparemment pas. Alors il se décide, quitter les quais serait déjà un bon début.
Il enfile sa veste en cuir marron qu’il tenait à la main, par-dessus un pull beige à grosses mailles et au col roulé. Il porte aussi un jeans sombre, et des bottes. Assorties à la veste.
Derrière lui, le train repart avec force grincements et fumée. Le jeune homme se retourne pour le regarder. Jusqu’à ce qu’il disparaisse à l’horizon, aussi vite qu’il était arrivé.
Puis il reprend son chemin vers la sortie. Déterminé.
Dans le hall de la gare, les voyageurs se suivent et se croisent. Tous anonymes les uns pour les autres, ou presque.
Des inconnus qui s’en vont, qui arrivent, et laissent là sans même le savoir un infime souvenir d’eux-mêmes. Une particule d’âme en suspension dans le courant d’air.
Des regards se rencontrent et parfois, quelques mots sont échangés, mais rien de plus. Rien qui pourrait vraiment retenir quelqu’un. Ou le forcer à partir.
Le jeune homme passe au travers de tout cela. Imperturbable. Il glisse. Il s’évapore. Il ne s’attarde pas. Puisqu’il a tout laissé derrière lui, et que devant, personne ne l’attend.
Mais c’est normal.
C’est ce qu’il voulait.
D’ailleurs, il n’a aucun bagage. Il n’a rien emporté avec lui, si ce n’est sa veste en cuir marron, les bottes assorties, le jeans sombre et le pull beige. Même ses poches sont vides. Excepté celle qui renferme son portefeuille. Jalousement. Précieusement.
L’extérieur à nouveau. Le matin hivernal, frileux, mais illuminé de soleil.
Le jeune homme regarde devant lui. Puis à gauche. À droite. Encore à gauche, mais où aller ? Il y réfléchit. Il ne sait pas quelle destination choisir. Il se demande de quelle façon recommencer.
Et puis, comme auparavant sur le quai, il prend sa décision. Il va à gauche. Dans la direction du soleil, plus ou moins.
La circulation est fluide, après le trottoir. Il trouve la ville plutôt belle. Lumineuse.
Ses pas le mènent jusqu’à la porte d’un bar-restaurant déjà ouvert, qui semblait l’attendre. Trois tables et le double de chaises se tiennent à côté. Patientes.
C’est l’hiver, mais il fait plutôt beau. Il se dit qu’il vaudrait mieux se poser un peu avant de repartir. Avant de savoir vraiment où aller.
Le jeune homme pousse la porte, qui agite quelques clochettes au chant cristallin. Une dame aux cheveux gris foncés, entre deux âges, l’accueille avec un sourire aimable.
Il veut juste un café. Il le prendra dehors, au soleil.
La dame hoche la tête puis s’affaire. Il attend qu’elle ait terminé, pose quelques pièces sur le comptoir avant de saisir la tasse chaude et fumante. Il remercie. La dame aussi. Mais qu’elle ne se dérange pas pour lui.
Le jeune homme ressort et s’installe à une des tables. Les rayons de soleil ont presque tiédi le dossier de la chaise. Il s’assied et s’appuie contre celui-ci. C’est confortable.
La première gorgée de café, un peu trop chaude, lui brûle le bout de la langue.
Impatient. C’est un trait de caractère qu’il vient de se découvrir. Il ne l’était pas avant. Mais avant quoi ? Il ne le sait pas vraiment. Les choses changent, c’est tout. Et les gens aussi.
Au loin, le clocher d’une église sonne lentement onze coups. Le jeune homme lève les yeux, son regard fouille l’horizon. Mais l’église est sans doute trop loin, ou peut-être est-il mal orienté pour l’apercevoir. Il hausse les épaules. Peu importe.
Il serre les doigts autour de la tasse bien chaude, la porte à ses lèvres. Une autre gorgée. Ce café est bon. Différent de celui qu’il boit d’ordinaire, c’est certain, mais est-ce seulement ça ?
Il a l’impression de tout découvrir. De tout réapprendre. Exactement comme il le souhaitait.
Le jeune homme prend le temps d’observer ce qui se passe autour de lui. Satisfait. Mais tout de même, encore un peu incertain.
Les voitures défilent, irrégulièrement, dans un roulement feutré.
Qu’est-ce qui l’a mené jusqu’ici, et pas ailleurs ? Il ne saurait le dire. Tout comme il ne saurait expliquer pourquoi il a décidé de partir ainsi, de tout laisser derrière lui.
C’était comme un rêve lointain, une vague envie. Puis un désir de plus en plus pressant. Et enfin, un besoin.
Alors il est parti.
Il a dit adieu, il a fermé la porte et il est monté dans ce train. Jusque-là.
Le jeune homme boit une gorgée de plus. Il écoute pensivement la rumeur de la ville. Les voix qui s’élèvent au hasard des rues, des fenêtres. Et mille autres bruits. Tout lui paraît incroyablement vivant. Il se sent rassuré, petit à petit.
Bien sûr qu’il a eu des doutes. Bien sûr qu’il a eu peur. Ce n’est facile pour personne. Mais ce n’était pas non plus si difficile.
En réalité, il fallait juste prendre une décision. Choisir.
Et c’est à présent chose faite. Il ne lui reste plus que quelques questions ; de sacrées questions, s’il y réfléchit bien.
Il passe une main dans ses cheveux. Il se décoiffe encore plus mais n’y prête pas attention.
Un vieil homme marche sur le trottoir d’en face. Il promène son petit chien, à moins que ce ne soit le chien qui le promène. Il tire trop sur sa laisse. Et il porte un petit manteau au motif écossais, carreaux rouges et verts, qui entrave ses pattes.
Devant son café, le jeune homme sourit. Il les regarde passer. Avant, il aurait trouvé ce fameux manteau hideux. Mais aujourd’hui, il le trouve juste joyeusement moche. Il progresse. Parce qu’il est parti. Définitivement. Du moins l’espère-t-il.
Une autre gorgée de café. La tasse est presque vide.
Les grandes questions reviennent. Il ne pourra pas les éviter longtemps. Et à défaut de leur trouver des réponses, il faudra bien qu’il les considère, les unes après les autres. Pour déterminer si elles sont réellement des questions, ou bien des affirmations. Puisque tout change, peut-être que cela aussi.
Mais quand le fera-t-il ? Encore une question. Et aussitôt après, il se dit : tout de suite.
Inutile d’attendre davantage, de retarder l’échéance. Les dés sont jetés, à présent. Depuis qu’il est arrivé là, les dés sont jetés.
Le jeune homme se laisse aller contre le dossier de la chaise. Il ferme les paupières. Concentré.
Alors, que va-t-il faire, maintenant ? Par quoi, qui, où commencer, recommencer ? Il n’en a pas la moindre idée.
Mais ce n’est pas si grave, il verra au moment.
Ce qui l’inquiète, c’est de savoir si cela va réellement marcher. S’il n’a pas fait une énorme erreur, une erreur irréversible.
Il se dit que seul le temps pourra répondre à cela. Que s’il n’essaie pas, il ne saura jamais. Alors il essaie, même si cela lui semble un peu trop inquiétant. Peut-il vraiment tout reprendre à zéro ? Laisser tomber le reste – le passé – derrière lui, et ne plus jamais s’en soucier ? Est-ce seulement possible, réalisable ?
Il voudrait dire oui. Mais il pourrait aussi dire non. La frontière entre les deux est si mince. Si fragile.
Parviendra-t-il à se défaire de celui qu’il était avant, pour se consacrer à une autre vie ? Pourra-t-il oublier ce qu’il a vécu jusqu’à ce moment pour se concentrer sur l’avenir ?
Il a l’impression d’être à l’aube d’une nouvelle histoire, d’une nouvelle ère. Une renaissance. Il a envie d’y croire. Il y croit même déjà, un peu. Mais est-ce que cela existe réellement ?
Tandis que cette phrase résonne dans sa tête, le jeune homme se pose une dernière question. Qui révoque automatiquement les précédentes : et pourquoi pas ?
Il rouvre les yeux et sourit.
Autour de lui, rien n’a bougé. Et tout a changé aussi. Inexorablement.
C’est ce que l’on appelle la vie, pense-t-il. Jusqu’à maintenant, il ne s’en était jamais rendu compte. Il n’avait jamais eu le loisir de le faire. Il ne s’était jamais retrouvé seul. Face à lui-même.
Finalement, ce n’est pas si terrible. Cela lui plaît. Tout comme cette rue, cette ville, ce ciel pâle et ce soleil hivernal. La nouveauté.
Il termine son café.
Une jeune femme passe près de sa table, ils échangent un regard. Elle est brune, pâle et mélancolique. Mais elle lui sourit, poliment. Elle continue sa route.
Il sent comme un goût différent sur ses lèvres. Celui du hasard, de l’inconnu. Et paradoxalement, de l’optimisme.
Il aurait pu descendre du train plus tôt, ou bien continuer encore. Mais il a choisi de s’arrêter là. Il s’y sent bien déjà.
Il songe à ce que ce changement va lui apporter. Aux centaines de possibilités qui s’offrent désormais à lui.
Ce n’était pas le cas, avant. Tout était fade, obscur, fermé. Il n’y avait aucune alternative. Alors qu’à présent tout est clair et dégagé. Dans sa tête. Autour de lui.
Il pense à ce qu’il pourra faire, aux personnes qu’il va rencontrer, à tout ce qui l’attend. Comment s’y refuser et surtout, pourquoi ? Il a attendu cet instant précis toute sa vie. Ce point de non-retour. Ce commencement d’autre chose. Et il y est enfin prêt.
Le jeune homme repose sa tasse vide. Il sourit encore.
C’est l’hiver. Un matin. Le soleil brille assez pour effacer les doutes, les peurs. Pour conserver l’espoir.
Le jeune homme se lève et reprend son chemin. Il est serein. Confiant. Il a compris, il est en paix avec lui-même.
Peu importe le moment, peu importe la façon, il sait à présent que tout peut changer.
Que l’on peut décider.
Et surtout, que l’on a tous droit à une deuxième chance…

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© Ophélie Pemmarty – Tous droits réservés

Et si la belle était la bête…

Et si la belle était la bête, comme ça, sans rien faire, sans rien dire à personne.
Un sourire donné au monde, pour masquer la laideur ou bien la douleur ; un sourire qui ne serait qu’une image, qu’une illusion, qu’un mensonge. Mais on pourrait y croire, on pourrait se dire que le bonheur est là, dans ce visage d’ange, dans ces yeux rêveurs…

Et si la belle était la bête, juste un soir ou un matin, des jours sans suite et sans lendemains.
Une peau veloutée, qui attirerait les caresses, les baisers, irrésistiblement. Une peau veloutée sous de longs cheveux qui cacheraient l’horreur, qui cacheraient la blessure, qui cacheraient les tourments. Toutes ces cicatrices, que le temps a causées, à force d’ignorance, de regrets et de secrets. À force d’espérer quand tout est déjà perdu, à force d’aimer sans aucune retenue, à force de souffrir et de se punir.

Et si la belle était la bête, dans l’ombre ou dans la lumière, une apparence éphémère.
Une main fine, que l’on voudrait toucher, serrer, embrasser. Une main si douée pour les créations, impitoyable dans la punition. Une main qui viendrait se poser sur les yeux, pour ne plus jamais voir, ou qui viendrait détruire les derniers restes d’espoir ; qui essuierait une larme ou qui prendrait les armes. Une main qui viendrait refermer la blessure, ou l’approfondir encore, comme une déchirure. Une main déjà usée par tous ces chagrins, mutilée par le destin.

Et si la belle était la bête, au détour d’une vie ou d’une poésie.
Un cœur qui se battrait dans le silence, loin des rires, des rêves et des amoureux… Puisqu’un cœur sans chagrin est un cœur malheureux. Un cœur qui battrait, rempli d’absence, à cause des promesses effacées et de tous ces mots brisés. Un cœur qui espèrerait et lutterait contre la peur, qui chercherait la lumière en décomptant les heures ; mais un cœur qui saigne jamais ne se meurt.

Et si la belle était la bête, la tête haute mais à genoux.
Un regard perçant dans ce monde flou.
La souffrance et pourtant l’espoir jusqu’au bout.

Et si la belle était la bête, au fond, elle serait simplement comme nous.

© Ophélie Pemmarty – Tous droits réservés

 

Ce texte a été inspiré par la création d’Ophélie, alias Méridian, alias une talentueuse graphiste qui a signé, entre autres, les couvertures des Somnambules (tomes 1 et 2) ainsi que celle de la réédition de La Croisée des Âmes. Allez visiter son site en cliquant sur l’image !

 

 

L’Artiste

Le moment est arrivé. Je le sens en moi. La peur et le trac ont laissé la place à l’évidence, à la certitude. Je suis prêt. Je le sens tout autour de moi. L’air est différent, à présent, teinté de tous ces espoirs qui attendent, de tous ces souffles retenus. La frénésie est palpable, électrisante.
Je vois le rideau onduler presque imperceptiblement, loin devant moi. L’obscurité m’enveloppe, telle une caresse légère, à la fois enivrante et apaisante. J’ai besoin d’elle pour entrer dans la lumière, comme j’ai besoin du silence qui portera les premières notes. Une fraction de seconde s’écoule et je m’élance, sans hésiter.
J’ai l’impression d’être seul sur la scène. Je vais devoir l’habiter, la colorer, la faire résonner. Lui donner vie, pour quelques heures.
Le rideau s’écarte inexorablement. Je retiens mon souffle à mon tour. Au-delà, l’obscurité n’est plus la même. Elle est mystérieuse, inconnue. Je dois l’apprivoiser chaque soir.
Je sais que maintenant, j’ai juste le temps de fermer les paupières, les rouvrir. Les premiers accords retentissent et s’envolent, la lumière jaillit du néant et m’inonde. J’oublie le reste du monde, j’oublie tout ce qui n’est pas cette scène et ce public qui m’attend. Et je chante.
Dès les premiers mots, les premières phrases, je sens la passion couler dans mes veines, réveiller mon cœur, mon corps et mon esprit. Les trois s’accordent alors pour une union parfaite, comme une renaissance. C’est ça, j’ai l’impression de renaître à chaque fois que je monte sur scène.
Comme si le reste du temps, je n’étais plus tout à fait moi, plus tout à fait vivant. Mais j’ai besoin de ce contraste pour exister, pour trouver la force d’avancer, pour m’inspirer. J’ai besoin de cette opposition pour revenir dans l’ombre, dans le secret, et pour retrouver chaque soir mon authenticité et ma vérité.
Ma vie entière est sur la scène, mais je suis le seul à la voir. Je la chante et je l’explore pour la partager avec toutes ces personnes qui sont venues m’écouter. C’est grâce à elles que je suis là. Sans public, je ne serai rien d’autre qu’un inconnu, habité de musique et de mots, porté par l’espoir de quelque chose de plus beau, de plus grand.
Car l’ultime vérité de l’Artiste est là. La musique prend vie dès lors qu’on l’écoute, que l’on s’imagine avec elle une histoire, qu’on la laisse effleurer notre cœur et nous faire rêver. Les mots n’ont de sens que s’ils sont lus, que s’ils suscitent ces émotions invisibles qui pourront nous toucher et nous porter au-delà du réel, dans un univers de poésie et d’accomplissement.
Je ne suis que le messager de ces Arts. Je ne les ai pas choisis, ce sont eux qui sont venus à moi et qui ont fait de moi ce que je suis. Je les ai laissés m’envahir, me façonner, me dompter. Je les ai nourris de mes peines et de mes peurs, de mes espoirs et de mes prières. Je les ai laissés guider ma main, faire parler mon cœur, pour trouver les accords et les mots. Je leur ai offert ma vie comme on offre son âme au diable, sans possibilité de retour.
Ils seront toujours là, quelque part en moi. À me chuchoter des secrets, à m’entêter de tout ce qui a été fait et de tout ce qu’il reste à faire. À me faire vivre dans un monde semblable au vôtre, mais un peu différent. Et maintenant qu’ils m’ont guidé là, jusqu’à vous, je suis devenu à la fois maître et esclave.
J’ai besoin du public comme il a besoin de moi. J’ai besoin de vos espoirs, de votre admiration, autant que vous désirez ma voix, ma présence et mon regard. J’ai besoin de savoir que vous êtes là, que vous m’avez attendu, pour y puiser ma force, comme vous êtes dépendant de chaque mot, de chaque sourire qui me rend plus proche de vous. C’est une harmonie parfaite, une communion sans cesse renouvelée.
Voilà tout ce que je vous dis quand je chante, quand je joue et quand je danse, quand je vous offre ces chansons qui sont les reflets de mes joies et de mes douleurs. C’est ma façon de vous remercier, de vous rendre tout ce que vous me donnez.
Et peu à peu, les minutes puis les heures défilent, la fin s’approche. J’entends déjà le silence qui revient, porté par vos clameurs et vos applaudissements qui me vrillent le cœur, qui résonnent au fond de mon âme. Je sens déjà le vide renaître autour de moi et en moi, trainant derrières lui les ombres impitoyables qui étouffent les lumières.
Tout est passé trop vite, une fois de plus. Mais seul l’éphémère est éternel. Parce qu’il nous a offert ces instants trop intenses pour être oubliés. Parce que l’on se souvient plus longtemps des surprises, de l’inattendu, de l’unique, que de tout le reste. Peut-être suis-je aussi éphémère.
Car à présent le rideau tombe, aussi discrètement qu’il s’était levé, et il me sépare de vous. Je garde en mémoire vos sourire, vos regards, vos acclamations ; qui se perdent dans un souvenir presque flou. Un peu de vous pour moi.
Le rideau tombe et ramène l’obscurité. Je reste immobile un instant, dans le silence, dans le noir. Je suis toujours l’Artiste, et je suis toujours l’homme. Mais une part de moi est restée là-bas, sur scène, dans la lumière. Un peu de moi, pour vous…

© Ophélie Pemmarty – Tous droits réservés