Le cœur de l’humanité

Je suis sortie hier, pour la première fois depuis dix jours, courses oblige.
Pendant ces dix jours, je n’ai pas arrêté de songer à tout ce qui se passe et d’être hantée par cette situation sans précédent.
Pendant ces dix jours, je n’ai pas cessé de penser à mes proches dont je ressens cruellement l’absence : à mes grands-parents que je ne peux plus aller voir, à ma mère qui s’occupe d’eux en redoutant d’être malade sans le savoir, à mon père qui est à risque puisque asthmatique… À tout le reste de ma famille, à mes cousins et cousines infirmiers, à ceux qui doivent continuer à travailler pour que nous puissions tous nous nourrir, à cette autre cousine qui est diabétique, à tous leurs enfants qui traversent cette épreuve en gardant vaillamment leur insouciance.
Je m’inquiète aussi pour ma meilleure amie qui travaille dans une boulangerie et côtoie des gens peut-être malades – et assurément dépourvus de bon sens et de civisme, pour la plupart –, à cette autre amie qui va devoir, après s’être occupée deux semaines de ses enfants, reprendre son poste dans une grande surface… Et ainsi de suite.
Nous avons tous, dans notre entourage proche ou plus lointain, des personnes fragiles ou en première ligne. Pour eux, nous nous devons de rester chez nous, sauf nécessité vitale, et de faire en sorte que ce virus ralentisse sa propagation. Ce n’est pas pour rien si on nous le dit, si on nous le répète. Rester chez soi est la seule façon de faire en sorte que les autres malades puissent recevoir des soins et s’en sortir.
J’ai respecté ces règles à la lettre, sans trop de mal puisque j’ai la chance d’avoir un jardin. Mais au bout d’un moment, à moins de manger de l’herbe, il a bien fallu que j’aille chercher de quoi remplir raisonnablement le frigo.
Alors je suis sortie, j’ai quitté la maison. Et là, sous ce magnifique ciel bleu de printemps et ce si grand soleil, j’ai découvert un autre monde, un monde qui m’a presque semblé mort. Si calme, si vide…
L’air était frais, pur, revigorant. Les oiseaux chantaient, indifférents aux tracas des hommes. Les animaux poursuivaient leur existence tranquille, comme s’ils étaient redevenus les maîtres de toute civilisation.
J’ai pris la voiture et j’ai roulé, pas trop vite, je ne voulais pas faire de bruit. Je ne voulais pas gâcher cette paix apparente.
Pourtant, petit à petit, j’ai eu l’impression de sentir, sous la surface, un battement sourd, lointain mais régulier. Comme un battement de cœur, celui de notre humanité.
Celui que s’efforcent de maintenir tous ceux qui se battent en première ligne et qui travaillent sans relâche pour que nous puissions continuer à vivre, ni plus ni moins. Les médecins, infirmiers, aide-soignants, réanimateurs, et toux ceux qui travaillent dans les hôpitaux, les pompiers, pharmaciens, employés de grande surface ou de petits commerces alimentaires, facteurs, livreurs, chauffeurs routiers, éboueurs, professeurs… J’en oublie certainement par écrit mais je pense sincèrement à tous.
Leur dire merci est la moindre des choses, et pourtant cela paraît si peu ! Mais leur faire de grand discours ne sera guère utile, quand ils ont besoin de temps, de masques, de gants, de repos…
Au jour d’aujourd’hui, ces personnes-là sont les bras qui portent notre monde, les mains qui compressent son cœur et le font battre, encore, toujours. Ces personnes-là sont l’essence même de la vie.
J’aimerais qu’ils sachent à quel point nous leur sommes reconnaissants. À quel point nous nous sentons impuissants, chez nous, devant leur détresse et leur fatigue. J’aimerais leur dire que nous pensons très fort à eux, que nous leur envoyons toute la force et le courage possible, à travers nos esprits et nos cœurs.
Il y a clairement eu des ratés dans la façon dont cette crise a été gérée. Il y a forcément des « coupables » dans cette histoire, au-delà du virus. Il faudrait être aveugle ou fermer délibérément les yeux pour ne pas le voir. Ce n’est pas la question que je veux aborder dans ces quelques lignes, mais j’espère tout de même que nous ne l’oublierons pas.
L’humanité a affronté des catastrophes et s’est toujours relevée. Elle affrontera celle-là et se relèvera, encore.
Nous vaincrons, malgré la peine, le chagrin, la douleur, la peur, la fatigue et le deuil.
Nous vaincrons, puisqu’il s’agit apparemment d’une guerre.
Aussi fragiles et insignifiants que nous sommes dans cet univers, nous vaincrons et nous continuerons, car c’est le propre de l’homme – de la vie en général.
Mais en attendant de retrouver notre monde et notre existence, qui ne seront forcément plus les mêmes, après ça, restons chez nous.
Pour nous protéger.
Et pour protéger tous ceux qui maintiennent vivant le cœur de notre humanité.

© OPHÉLIE PEMMARTY – TOUS DROITS RÉSERVÉS

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